Tiger Woods au tournoi de la PGA à Whistling Straits, Haven, Wisconsin, 9 août 2010.

©Charlie Neibergall/AP

L'homme qui, jusqu'en novembre 2009, entreprenait chaque tournoi en tant que grand favori et semblait à toutes fins utiles intouchable, ressemblait à une brebis égarée en fin de semaine dernière sur les allées du parcours d'Akron, en Ohio. La pire performance de Tiger depuis ses débuts chez les professionnels il y a quatorze ans n'est bien sûr pas passée inaperçue.

Avec un pointage cumulatif de dix-huit coups au-dessus de la normale et une avant dernière place au tableau final, Tiger a une nouvelle fois été confronté à apprivoiser le sentiment d'humilité. En réponse aux questions des journalistes après son calvaire de quatre jours à Akron, il a été bref. « It's tough », a-t-il simplement admis sans élaborer. Il affichait un calme résigné, mais on sentait entre les mots que c'est en tant qu'athlète et golfeur qu'il touchait cette fois le fond du baril, huit mois après que le monde entier ait prit connaissance de ces nombreuses infidélités.

Celui qui, malgré son talent inouï, a toujours compté sur un guide ou la présence d'un mentor - à commencer par son père, bien sûr, ainsi qu'à des entraîneurs comme Butch Harmon, Steve Williams et Hank Haney - éprouve visiblement un certain malaise à évoluer seul. À la recherche de solutions, il a demandé à l'entraîneur canadien Sean Foley d'observer ses élans à l'entraînement cette semaine, à quelques jours du championnat de la PGA.

En attendant de voir les résultats lors de ce tournoi majeur, est-il prématuré de parler déjà de la fin de l'ère Tiger Woods ? C'est ce qu'affirmait le golfeur québécois Daniel Talbot la semaine dernière à la radio. Des commentateurs et blogueurs américains parlent même de la « mort » de Tiger Woods. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que les observateurs déclarent la mort du phénomène Tiger Woods. Les gens semblent pourtant avoir oublié qu'entre le U.S. Open de 2002 et le Masters de 2005, il a joué dix tournois majeurs sans remporter la victoire, au point de faire dire à plusieurs qu'il ne battrait jamais la marque de 18 victoires en tournois du Grand Chelem établie par Jack Nicklaus. Il a éliminé tous les doutes en remportant le Masters et le British Open en 2005, le Championnat de la PGA et encore le British Open en 2006, le Championnat de la PGA en 2007 puis le U.S. Open en 2008 à Torrey Pines en Californie, sa dernière victoire en Grand Chelem. Dès 2005, on parlait déjà de la résurrection de Tiger Woods, associant du même coup le fait de ne pas gagner tous les principaux tournois de golf pendant près de trois ans à une première mort symbolique.

Nous sommes nombreux à nous demander comment Woods faisait pour exceller à ce point dans son sport alors qu'il vivait une double vie plutôt débridée.

Pour des raisons totalement différentes que lors de cette période, on recommence à se questionner sur la capacité de Tiger (14) de remporter cinq autres tournois majeurs et de battre le record de Jack Nicklaus (18).

Nous sommes aussi nombreux à nous demander comment Woods faisait pour exceller à ce point dans son sport alors qu'il vivait une double vie plutôt débridée. Sans jouer au psy d'estrade, tout tournait tellement autour de lui en fonction de ses intérêts - son épouse et la nanny pour les enfants, les agents pour la business, les maîtresses pour le sexe, etc. - qu'il n'avait qu'à continuer d'être le meilleur golfeur au monde pour maintenir son aura d'invincibilité.

Si quelque chose est mort en Tiger cette fois comparativement à sa léthargie entre 2002 et 2005, c'est bien ça, son aura d'invincibilité, son égo. En ce sens, oui, c'est la fin d'une époque, mais qu'on se le dise, Tiger Woods n'est pas mort. Oui, la perception à son endroit a vraiment changé. L'effet qu'il provoquait sur les foules n'a rien de comparable à l'accueil qu'on lui réservait avant qu'il ne se couvre de honte. Plus difficile encore, l'élément principal sur lequel il misait sans doute pour se relancer tant sur le plan personnel que professionnel après des mois de grosses turbulences et des semaines d'introspection en thérapie ne lui a pas encore permis de reconquérir le public. Et je parle ici de son talent au golf.

En essayant de comprendre ce qui se passait dans la tête de Tiger Woods en ce moment, je me suis rappelé les propos du médaillé d'or de Salt Lake City, David Pelletier. David m'avait étonné en me confiant avoir parfois une attitude égoïste, tout en soulignant que c'était presqu'une nécessité pour devenir un athlète d'élite, d'être égoïste. Quand on s'y arrête un peu, il est loin d'avoir tort. Tout l'environnement de l'athlète ne fonctionne que dans le but de lui faciliter la vie dans l'atteinte de ses objectifs. Ce n'est pas l'athlète qui s'adapte à l'horaire de ses proches, c'est plutôt le contraire. Le schéma de vie de Tiger était entièrement bâti sur ce principe mais à puissance 100.

Si quelque chose est mort en Tiger cette fois-ci comparativement à sa léthargie entre 2002 et 2005, c'est son aura d'invincibilité. En ce sens, c'est la fin d'une époque. Mais Tiger Woods n'est pas mort.

Les événements de la dernière année ont forcé Tiger Woods à sortir de sa bulle, de l'état d'esprit dans lequel il baignait. Il a pris ce qu'on appelle une méchante débarque et il est normal que la prise de conscience de tout ce que ces gestes ont provoqué comme dommages collatéraux dans sa vie personnelle finisse par affecter la qualité de son jeu. Mais n'oublions pas qu'il a tout de même fini au quatrième rang à Pebble Beach et à Augusta, même s'il était bien loin d'être au sommet de son art.

Est-il plus facile d'être plus performant quand ses proches sont confinés dans un rôle accessoire plutôt que de s'impliquer mentalement ainsi qu'au plan émotif dans ce qui les préoccupe au quotidien ? Il semble que oui. Alors, est-ce que la fin de l'égoïsme signifie renoncer à atteindre un niveau de performance supérieur ? C'est là qu'arrive la recherche de l'équilibre.

Il lui faudra du temps, une année, deux, peut-être toute sa vie pour atteindre cet équilibre, mais il ne lui faudra toutefois que quelques victoires pour que les médias disent que Tiger Woods est à nouveau ressuscité. Il pourrait devoir attendre encore quelques années avant de gagner un autre tournoi majeur, tout comme il n'est pas impossible de le voir remporter le Championnat de la PGA dès la prochaine fin de semaine.

Dans un cas comme dans l'autre, il sait maintenant que la grandeur d'une personne ne se mesure pas seulement à la hauteur de ses exploits sportifs. Tiger Woods sait aujourd'hui qu'il y autre chose que le golf dans la vie. C'est quand il regardera autour de lui pour savoir qui embrasser devant les caméras à la suite de sa prochaine victoire que ça risque de le frapper le plus fort.