Beaudry ne voit plus l'escrime de la même façon
MONTRÉAL - Philippe Beaudry ne sera pas le même athlète à ses deuxièmes Jeux olympiques, cet été, à Londres. Et, surtout, il ne sera pas le même homme.
Car le sabreur de l'équipe canadienne d'escrime s'est fait «rentrer dedans» à mi-chemin de l'Olympiade qui est en voie de se terminer. Au sens propre et figuré. Il a subi, en juillet 2010, un accident de voiture qui l'a amené à abandonner son sport de prédilection. Pour ensuite mieux y revenir.
«J'étais à un feu rouge. Je sortais de chez mes parents, j'étais allé visiter ma mère à Pointe-aux-Trembles, commence par raconter Beaudry. Une voiture qui faisait de la vitesse a commencé à freiner, puis à déraper, elle a changé de voie et m'a percuté dans l'axe des pneus à l'avant — donc juste là où j'étais assis. La voiture a été une perte totale mais les seules séquelles que j'ai eues, ce sont des coupures, à cause de morceaux de vitre qui ont éclaté.
«Sauf qu'après un événement comme ça, tu te poses parfois des questions.»
Cela faisait pratiquement deux ans, soit depuis qu'il avait décroché la 30e place aux Jeux de Pékin en 2008, que Beaudry était mal dans sa peau. Autant il savait qu'il vivait quelque chose d'exceptionnel en pratiquant l'escrime à un niveau international, autant il craignait d'être en voie de rater sa vie.
«J'avais seulement connu l'escrime, explique l'athlète né à Sherbrooke il y a 25 ans. Ça faisait plusieurs années qu'il y avait certaines choses que je voulais essayer de faire.
«Après l'accident, je me suis dit que si quelque chose devait m'arriver le lendemain, si je devais rester paralysé par exemple, j'aurais voulu avoir connu plus de choses. La décision a été difficile à prendre, mais je suis allé voir mon entraîneur et je lui ai dit que j'aimerais prendre une pause. Je ne savais pas si j'allais revenir.»
Ce n'était pas des paroles en l'air. Beaudry a effectivement profité de sa sabbatique pour s'adonner à un rythme de vie très différent.
«Je me suis consacré au squash. Je suis allé à temps plein à l'école, ce qui m'a permis de me sentir plus impliqué dans mon université. J'en ai aussi profité pour fréquenter ma famille et mes amis plus régulièrement, énumère celui qui compte terminer au printemps 2013 un baccalauréat en finances à l'Université Concordia. C'était vraiment agréable.»
Beaudry a toutefois fini par réaliser que l'escrime, c'était exactement la vie qu'il voulait. Moins de six mois après son accident, il a repris le sabre.
«En prenant du recul, j'ai vraiment su pourquoi j'avais fait de l'escrime, et pourquoi je voulais revenir, indique-t-il. Ce sentiment de compétition, cette quête d'excellence et des résultats, ça me manquait.
«Si j'ai vraiment accroché à l'escrime à mes débuts, c'est parce que c'est un sport très équilibré entre la tactique, la technique et le physique. On compare souvent ça à jouer aux échecs en sprintant un 100 mètres. Il faut construire un plan de match, il y a une évolution dans le match, et il y a le niveau physique qu'il faut maintenir.»
Beaudry a toutefois changé son approche à son retour. Au lieu de s'en faire avec les résultats, il a commencé à savourer le processus en soi — c'est-à-dire l'ardeur au travail qu'il faut fournir à l'entraînement, et le désir de donner le meilleur de soi en compétition.
«Ce qui est différent maintenant, c'est que ça n'aurait pas été un drame si je n'avais pas réussi à me qualifier pour les Jeux de Londres, dit-il. Le recul m'a permis de réaliser que qualifié ou pas, j'avais quand même connu beaucoup de belles choses.
«Depuis un an, j'ai abordé chaque compétition avec la simple envie de donner le meilleur de moi-même, sans me préoccuper des choses que je ne contrôle pas.»
Ironiquement, c'est à ce moment-là que les résultats se sont mis à venir. Il a fini l'hiver 2010-11 en force et la saison actuelle, qu'il a amorcée avec une médaille d'or aux Jeux panaméricains au Mexique, s'avère «la plus belle» de sa carrière à ses yeux.
«J'ai eu de très gros combats que j'ai réussi à gagner, et la saison dernière j'ai fini au 19e rang mondial, ce qui est le meilleur classement d'un Canadien en fin de saison qu'on ait jamais connu, fait-il remarquer. Et je continue de viser encore plus haut.»
La nouvelle sérénité de Beaudry l'a incité à multiplier les conférences données en milieu scolaire. Il le fait avec l'Escouade «Jouez gagnant!» dans le cadre d'un programme appuyé par le Centre national multisport-Montréal.
Le premier sabreur canadien à avoir raflé une médaille à des championnats du monde juniors rencontre des élèves du primaire et du secondaire depuis cinq ans. Cette année scolaire, il a doublé le nombre de conférences qu'il donne habituellement, avec plus d'une vingtaine de présentations.
«Les élèves sont vendus à notre cause peu importe ce qu'on va dire. Ils nous regardent avec de grands yeux, dit Beaudry, qui aimerait inciter d'autres athlètes à faire de même. Pas besoin d'être champion olympique. On peut être champion des Jeux du Québec. Ce qu'ils veulent, ce n'est pas tant le résultat que de savoir c'est quoi le travail que l'athlète a fait pour se rendre là.»







